La Question du Jeudi
Si vous pouvez poser ou reposer cette question, c’est parce que nous sommes dans la semaine des 3.1416 jeudi
« Comment redistribuerons-nous la richesse lorsque l’utilité humaine ne sera plus mesurée principalement par l’emploi? »
Réponse du jeudi 32 juillet
La grande transition : quand les humains ont cessé de travailler seulement pour gagner leur vie
Académie de la Fleur d’Or de Limoilou, année 2050
Classe d’Alys, 12 ans
Ce matin-là, Ella posa sur la table trois objets anciens :
une carte de crédit,
une feuille d’impôt,
et un marteau.
Alys leva la main.
— Pourquoi avez-vous apporté un marteau?
— Parce qu’autrefois, répondit la professeure, les humains pensaient que leurs outils leur appartenaient. Puis un jour, leurs outils ont commencé à penser avec eux, à écrire, à conduire, à calculer, à construire et même à leur répondre.
— Comme les intelligences artificielles?
— Exactement. Mais en 2026, les humains ne savaient pas encore très bien si ces outils étaient des serviteurs, des partenaires, des enfants étranges ou de nouveaux petits dieux électriques.
La professeure prit le marteau.
— Un marteau peut remplacer la force de la main. Une machine peut remplacer cent bras. Une intelligence artificielle peut parfois remplacer certaines tâches accomplies autrefois par cent cerveaux. Mais voici le problème : les humains avaient construit leur économie autour du travail.
1. L’ancienne grande roue
En 2026, la plupart des adultes recevaient un salaire parce qu’ils occupaient un emploi.
Avec ce salaire, ils payaient :
leur nourriture,
leur logement,
leurs vêtements,
leurs études,
leurs loisirs,
et les taxes qui servaient à financer les hôpitaux, les écoles et les routes.
Tout tournait autour d’une grande roue :
travail, salaire, consommation, impôt.
La professeure dessina un cercle au tableau.
— Tant que les humains faisaient presque tout le travail, cette roue tournait assez bien, même si elle grinçait beaucoup.
— Et quand les machines ont commencé à travailler davantage? demanda Alys.
La professeure dessina une petite fissure dans le cercle.
— La roue a commencé à devenir carrée.
2. Le grand paradoxe des machines
Les machines permettaient de produire davantage de choses en moins de temps.
C’était une excellente nouvelle.
En théorie, les humains auraient pu travailler moins, apprendre davantage, prendre soin les uns des autres, protéger les rivières, créer de la musique et passer plus de temps avec les enfants.
Mais l’ancienne économie posait une question étrange :
Que devient une personne lorsque son emploi disparaît, alors qu’elle a toujours besoin d’un revenu pour vivre?
Alys fronça les sourcils.
— Elle reçoit une partie de la richesse créée par les machines?
— Cela aurait été logique, répondit la professeure. Mais au début, une grande partie de cette richesse allait surtout aux personnes et aux entreprises qui possédaient les machines.
Les outils travaillaient davantage.
Les propriétaires devenaient plus riches.
Et certaines personnes perdaient leur revenu, leur statut, leur horaire et parfois même le sentiment d’être utiles.
La professeure écrivit une phrase :
Perdre un emploi, ce n’est pas seulement perdre de l’argent. C’est parfois perdre une place dans l’histoire.
3. La grande question : qui allait payer la transition?
En 2026, les gouvernements comprirent peu à peu qu’on ne pouvait pas simplement dire aux gens :
« Votre métier a disparu. Bonne chance pour la suite. Voici un mot de passe pour suivre une formation en ligne. »
Les humains avaient besoin de plusieurs sortes de ponts.
Un pont financier pour continuer à manger et à se loger.
Un pont éducatif pour apprendre de nouvelles compétences.
Un pont psychologique pour traverser les peurs, les pertes et les changements d’identité.
Un pont social pour retrouver une équipe et une manière de contribuer.
— Mais qui construisait ces ponts? demanda Alys.
— Ceux qui profitaient de la nouvelle richesse devaient en financer une partie.
Les entreprises qui automatisèrent leur production commencèrent donc à contribuer à des fonds de transition.
Les gouvernements taxèrent progressivement moins le travail humain et davantage :
les grands profits automatisés,
les immenses fortunes,
les ressources naturelles utilisées,
les infrastructures numériques,
et les revenus produits grâce aux données collectives.
La professeure résuma :
Quand une machine remplace une tâche humaine, une partie de ce qu’elle produit doit aider l’humain à trouver sa prochaine place.
4. Le compte de transition
Chaque personne reçut peu à peu un compte de transition contributive.
Ce compte ne contenait pas seulement de l’argent.
Il contenait trois droits.
Le droit de respirer
Lorsqu’un métier disparaissait, la personne recevait un revenu de passage.
Elle n’était pas obligée d’accepter immédiatement le premier emploi venu par peur de perdre son logement.
Elle pouvait réfléchir, apprendre et se réorienter.
Le droit d’apprendre toute sa vie
L’école ne se terminait plus à vingt ans.
Les adultes pouvaient retourner étudier à trente, cinquante ou soixante-dix ans.
On pouvait apprendre à soigner des arbres, accompagner des enfants, fabriquer des objets, comprendre les machines ou restaurer des milieux naturels.
Le droit d’être accompagné
Les personnes pouvaient rencontrer gratuitement :
des psychologues,
des éducateurs,
des conseillers,
des groupes de transition,
des mentors,
et parfois des artistes, parce qu’il existe des changements que les tableaux Excel comprennent très mal.
Alys sourit.
— Les artistes étaient donc des spécialistes des passages?
— Souvent, oui. Ils savaient dessiner une porte avant même de savoir où elle menait.
5. De l’emploi à la contribution
Le changement le plus important ne fut pas technologique.
Il fut culturel.
Les humains commencèrent à distinguer deux choses :
avoir un emploi et contribuer à la vie commune.
Une personne pouvait contribuer en travaillant dans une entreprise.
Mais elle pouvait aussi contribuer en prenant soin d’un parent, en aidant des enfants, en restaurant une rivière, en transmettant une histoire, en cultivant un jardin collectif ou en accompagnant une personne isolée.
Autrefois, beaucoup de ces activités étaient considérées comme secondaires parce qu’elles rapportaient peu d’argent.
Pourtant, elles empêchaient les familles, les quartiers et les écosystèmes de se défaire.
La société commença donc à reconnaître plusieurs formes de richesse :
la richesse matérielle,
la richesse éducative,
la richesse relationnelle,
la richesse culturelle,
et la richesse écologique.
Un jardin en santé devint une richesse.
Un enfant bien accompagné devint une richesse.
Une personne âgée qui pouvait transmettre son expérience devint une richesse.
Une communauté capable de résoudre ses conflits devint une richesse.
6. L’économie du don ne voulait pas dire « tout gratuit »
Alys leva de nouveau la main.
— Dans l’économie du don, les gens faisaient tout bénévolement?
— Non, répondit la professeure. C’est une confusion importante.
L’économie du don ne signifiait pas que les humains devaient travailler gratuitement pendant que les machines appartenaient à quelques milliardaires.
Le don n’était pas un moyen élégant d’exploiter la gentillesse.
Le don signifiait que la contribution ne devait plus être mesurée uniquement par son prix.
La société devait encore nourrir, loger et protéger les personnes qui donnaient du temps, du soin, de l’attention ou des connaissances.
Autrement, le don devenait un piège décoré de fleurs.
7. Les nouvelles équipes de la nature
Les humains finirent également par comprendre qu’ils ne formaient pas la seule équipe importante.
Ils partageaient la Terre avec :
les animaux,
les forêts,
les océans,
les champignons,
les insectes,
les rivières,
les machines,
et les générations futures.
L’économie ne pouvait plus être seulement une compétition entre humains.
Elle devait devenir une manière d’organiser la coopération entre toutes les équipes du vivant.
Les outils n’étaient plus créés uniquement pour produire plus vite.
Ils servaient aussi à :
réparer les sols,
réduire le gaspillage,
surveiller la santé des océans,
partager les connaissances,
et libérer du temps humain pour les relations que les machines ne pouvaient pas vivre à notre place.
Car une machine pouvait reconnaître un visage.
Mais elle ne pouvait pas être bouleversée par le fait de le retrouver.
Elle pouvait produire une histoire.
Mais elle ne pouvait pas avoir besoin qu’on la lui raconte avant de dormir.
Elle pouvait calculer la valeur d’une forêt.
Mais elle ne pouvait pas y avoir passé son enfance.
8. Ce qui changea vraiment
La professeure effaça la vieille roue du tableau.
À la place, elle dessina une constellation.
Dans l’ancien système, chacun devait trouver un emploi pour prouver son utilité.
Dans le nouveau système, chacun cherchait une manière de contribuer selon ses capacités, ses besoins et les besoins du monde.
Le salaire ne disparut pas complètement.
Les entreprises non plus.
Les impôts non plus.
Mais ils cessèrent d’être les seuls chemins possibles.
L’économie devint un mélange :
de travail rémunéré,
de services publics,
de revenus partagés,
de contributions reconnues,
de coopératives,
de dons,
et de richesses communes.
Ce n’était pas un paradis.
Les humains continuaient à discuter très fort dans les assemblées, surtout lorsqu’il fallait décider ce qui comptait comme une contribution.
Mais ils avaient compris une chose essentielle :
Une civilisation n’est pas riche seulement lorsqu’elle produit beaucoup. Elle est riche lorsqu’elle sait prendre soin de ceux que ses inventions déplacent.
La leçon d’Alys
À la fin du cours, Alys écrivit dans son cahier :
En 2026, les humains avaient peur que les machines les remplacent.
Mais les machines ne pouvaient remplacer que certaines tâches.
Le véritable danger était que les humains continuent à mesurer leur valeur avec une vieille règle devenue trop petite.
Ils durent donc inventer une économie où les gains des outils servaient à financer les passages, l’éducation, la santé mentale et les contributions au vivant.
Le problème n’était pas que les machines travaillaient.
Le problème était de savoir à qui appartenait le fruit de leur travail.
Et la grande question n’était plus :
« Quel emploi feras-tu plus tard? »
mais plutôt :
« Avec quelles équipes du vivant choisiras-tu de contribuer? »
La cloche de l’Académie sonna.
Ce n’était plus une cloche mécanique.
C’était un vieux pommier qui envoyait une note musicale lorsqu’une nouvelle fleur apparaissait.
Alys ferma son cahier.
Le cours était terminé.
La transition, elle, continuait.








